La Leçon de Béhanzin par Jean-Louis Vullierme

Regardez Béhanzin. Il tire placidement sa pipe longue, jetant sur le monde nouveau un regard empreint d’ironie nostalgique, que ne traversent ni la colère ni le ressentiment. Il importe peu que ce portrait célèbre ait été pris avant ou après la perte du pouvoir, car l’homme n’a pas changé. Il sait depuis l’enfance que l’ordre du monde ne dépend pas de l’humain. Pour peu qu’il se montre courageux et respecte les dieux, il fait tout ce qui est en son pouvoir. Le succès et l’échec qui ne sont pas de son fait,  peuvent donc être appréhendés d’une âme équanime et tranquille.

Cette règle de sagesse dont  Béhanzin est l’emblème caractérise les sociétés que nous n’osons plus appeler ‘primitives’. Elles le sont pourtant en ce sens noble et précis qu’elles cherchent à se tenir au plus près de leurs origines. Alors que les Modernes visent à s’en éloigner chaque jour davantage, vivant dans l’illusion d’injecter toujours plus d’ordre et de raison dans un monde arraché au chaos initial, les cultures plus sages considèrent l’émergence d’un équilibre social comme un miracle fragile qu’il faut préserver à tout prix. D’où le rite qui n’est rien d’autre que la répétition formelle du geste inaugural qui avait permis ce miracle. De telles civilisations ne sont premières ni par la chronologie (le Royaume d’Abomey est une création assez tardive) ni moins encore par défaut de sophistication. Leurs structures sont remarquablement complexes, leurs pensées profondes et leurs arts splendides. C’est philosophiquement, métaphysiquement qu’elles se distinguent.

Jusqu’au quatorzième siècle les royaumes du Dahomey n’ont rien à envier aux puissances européennes au plan des technologies, et il serait futile de les hiérarchiser aux autres égards.  Ils peuvent si bien cohabiter qu’en 1670 un ancêtre de Béhanzin était reçu en grande pompe à Versailles et qu’il n’était venu à l’esprit d’aucun Molière de s’en moquer. L’amitié des deux dynasties remontait à Louis XIII et à la visite de l’Amiral D’Elbée au Golfe de Guinée. Le malheur voulut que le fruit même de cette relation cordiale contienne le poison qui aboutirait plus tard à la confrontation coloniale : le Dahomey avait offert à la France un poste de commerce. Une terrible machine était lancée. L’Europe avait commencée d’acquérir un avantage militaire qui – au dix-neuvième siècle- est incommensurable. Personne n’est plus en mesure d’en interdire les conséquences, et l’empêcher d’aboutir à la destruction du précieux édifice civilisationnel dahoméen. Car alors se ne sont pas seulement des armes inégales qui s’entrechoquent mais des visions du monde.

Peut-être Glélé et Béhanzin ont-ils pensé un instant que la négociation ou la guerre serait de quelque conséquence dans cette affaire. Nous savons qu’en fait, il n’en était rien. Résistante ou passive, l’Afrique serait soumise. Ici comme toujours, la tragédie tient exactement à ceci, qu’elle est jouée dès le début de la pièce et que les personnages n’y peuvent rien, sinon se montrer digne ou indignes face au malheur qui les emporte ensemble. La rivalité entre puissances septentrionales contraignait à elle seule à la prise de possession. Par surcroît, aucune réserve d’ordre moral ne pouvait altérer le déroulement des événements: la presse le répétait assez, Béhanzin ne pratiquait-il pas les sacrifices humains ? Les Modernes tiraient de ces pratiques religieuses auxquelles ils n’attribuaient aucun sens, un argument si puissant qu’ils sont aujourd’hui encore incapables d’extraire des cultures colonisées un enseignement quelconque. Bien que nous sachions désormais que l’idée même de « sauvagerie », qui justifiait si bien la mise sous tutelle coloniale, était une construction idéologique fondée sur l’ignorance la plus profonde, nous n’avons pour autant appris ni à respecter ces cultures, ni moins encore à en tirer des leçons. L’envahisseur qui, il n’y a avait pas si longtemps, avait réinventé le despotisme absolu, ne s’en était libéré que par des bains de sang, qui avait industrialisé la traite des esclaves, qui commerçait au canon, déportait ses prisonniers dans les pires enfers qu’il avait su découvrir, était celui-là même qui s’outrageait davantage.  Il n’exigeait rien de moins que l’abandon de la souveraineté territoriale et des pratiques ancestrales, toutes choses qu’aucun peuple ne peut abdiquer sous la menace sans s’abandonner lui-même.

Béhanzin le placide n’eut ainsi aucune décision à prendre pour devenir Béhanzin le résistant. Dès son avènement, la paix n’était plus une option. Le choix n’était qu’entre une attrition plus douce, un étouffement plus lent, et le soudain déploiement des grandeurs guerrières  dont il était le gardien. Celui qui sous le nom de Gbè Hin Azin Bo Ayi Djrè, « le monde tient l’œuf que la terre attend », et sous l’emblème du requin, de l’œuf et du prisonnier de guerre, avait hérité d’une tradition glorieuse, assortie d’un pouvoir qu’aucun sujet ne conteste et que les dieux protègent, n’avait qu’a faire preuve de courage. Il put même croire un temps à la victoire, même si elle n’était pas indispensable à l’entreprise du combat : au moins  12.000 soldats disciplinés, un corps d’élite d’Amazones,  2000 fusils, 5 mitrailleuses et 6 canons, la connaissance du terrain, la profondeur stratégique permettraient peut-être de faire pièce au corps expéditionnaire français. Mais la réserve européenne était inépuisable, et la Légion étrangère adaptée à de telles opérations. Béhanzin avait beau faire, manœuvrer, tenir jusqu’au dernier souffle, harceler l’ennemi, l’attaquer avec fureur, pratiquer la retraite tactique ou la terre brulée, passer à la guérilla, rien n’aboutissait. Il obtenait cependant le respect d’un adversaire qu’il acceptait d’admirer en retour. Décimée, l’armée de Dodds l’avait emporté. Le grand roi savait qu’il avait bien lutté, que ses ancêtres voyaient qu’il ne leur avait pas manqué. Il pouvait se rendre sans honte.

Les empires ont bien des façons de périr et les monarques de partir.  Romulus Augustule et Cléopâtre en offrent des illustrations opposées. Béhanzin en invente une autre,  quittant son trône avec tant de dignité que nul après lui ne put décemment s’y assoir. Le fantoche qui feignit de lui succéder fut à peu près oublié. Et si de l’exil on se souvient encore, c’est parce que celui qui ne gouvernait plus, mais possédait une vitalité peu commune,  y trouva une seconde vie par l’amour.

Avec lui disparaît le dernier des grands royaumes d’Afrique occidentale, comme avait disparu avec Shaka l’immense empire méridional des Zulus. Ces deux souverains, par ailleurs si différents, mais l’un comme l’autre si valeureux qu’ils semblent forgés par la légende, rappellent quelles grandeurs recélait leur monde. Il nous reste, fils et filles de civilisations jadis adverses mais désormais pacifiées, métissées, indissociables, à nous réapproprier le passé que de ces géants représentent. Nous nous honorons ainsi nous-mêmes en honorant de tels hommes. Nous nous rapprochons en comprenons nos racines distinctes. De même qu’aucun adulte ne peut être pleinement heureux s’il n’est réconcilié avec ses ancêtres, aucune société n’atteint un équilibre si elle tient son passé à distance.  Encore faut-il, en-deçà des vestiges magnifiques qui nous sont en aujourd’hui présentés, que notre regard finisse par apercevoir la culture tout entière qui les a engendrés. La tâche est longue tant nous avons ignoré longtemps les mérites et les caractères des mondes effacés dont ils viennent. Mais comme dans toute circonstance difficile, le courage est avec le respect des origines le plus sûr bagage dont nous puissions nous équiper. Telle est la leçon de Béhanzin.