COTONOU(S) Histoire d’une ville « sans histoire »

Riccardo Ciavolella et Armelle Choplin ont assuré le co-commissariat de cette exposition.

 

Cotonou, ville sans histoire?

Étrange destin d’une ville, celui de Cotonou : ville surchargée d’histoire – et d’histoires – et qui pourtant semble ne pas conserver de mémoire. Ou peut-être, fait-elle juste semblant d’avoir oublié…

Cotonou ne ferait aucunement appel à un devoir de mémoire. Cela serait réservé à Abomey, la capitale du Dahomey « précoloniale” ; à Porto-Novo, capitale des continuités au-delà des fractures de l’histoire ; ou encore à Ouidah – à l’instar d’un Grand Popo désormais englouti par les vagues du temps -, tenue pour porte de la région sur l’extérieur au temps du commerce triangulaire : point d’entrée des richesses, matérielles, de l’ailleurs ; point de départ des richesses, humaines, vers l’autre monde. Aujourd’hui, Cotonou aurait, au mieux, remplacé Ouidah dans cette fonction d’interface, mais en se délestant de tout fardeau de l’histoire : interface spatiale et culturelle du monde local avec le monde extérieur ; mais aussi interface temporelle, entre un passé qui serait coincé à l’intérieur des terres et derrière soi, et un futur qui passe inévitablement par la ville mais qui reste à saisir.

Cotonou ne trouverait sa place, dans l’imaginaire urbain béninois d’aujourd’hui, qu’en tant que ville “neutre” :

  • “ville d’origine coloniale”, pour ceux qui n’y voient qu’un développement du noyau commercial et militaire des Français du temps de la conquête ;
  • “ville impartiale”, selon qui veut la soustraire à toute récupération symbolique par une communauté ou une royauté précoloniale quelconque ;
  • “ville moderne”, “du commerce” et des “opportunités”, pour les ruraux qui y cherchent un emploi ou pour des investisseurs globaux en quête d’ancrages locaux ;
  • “ville jeune”, où la jeunesse serait, en fonction des contingences de la rhétorique, tant une force du changement qu’un statut immuable, duquel on peine à s’extraire socialement et économiquement ;
  • “ville de la consommation”, “ville à consommer” ou encore, “ville anonyme”, pour ceux qui y voient une dégénérescence de la vie sociale, où l’on perdrait de vue les rapports intimes d’interconnaissance, pour se plonger, en s’y dissolvant, dans l’anonymat des relations marchandes d’une ville « à bouffer ».

Une ville apparemment ancrée à nulle autre chose que le présent : une expérience du moment ; soit réalisation, soit frustration des espoirs qu’hier, ou avant-hier l’on avait formulés pour demain. En bref, une ville à personne et en même temps une ville à tout le monde, dont le caractère “moderne”, coupé du passé, ne ferait qu’augmenter en suivant l’excroissance de la ville elle-même, son essor démographique et son étalement territorial. Cotonou effacerait son passé au fur et à mesure que la ville attire à soi tout réseau social ou trajectoire humaine et phagocyte les espaces ruraux environnants, voire les villes voisines, s’agglutinant sur ses quelques limites étroites. Des limites qui sont naturelles, comme la mer, le lac et la lagune (et pourtant, on peut être sur cette terre tout en étant sur l’eau…) ; et d’autres limites davantage sociales : la pauvreté, le coût du foncier. Une ville coincée. Et pourtant une ville dont l’espoir de survie est de dissoudre dans un agglomérat plus vaste encore : la conurbation macrocéphale qui se profile, pour les décennies à venir, sur le corridor urbain qui relie Abidjan à Lagos. Dans cette mégalopole de demain ne réside pour l’instant que l’espoir de faire partie, en s’y noyant, d’un nouveau centre qui compte à l’échelle de la planète : on espère également que, au moment venu, l’on soit capable de faire d’une ville d’une telle taille aussi une ville à taille humaine.

Cotonou, une ville-entonnoir spatiale et sociale, qui regorge d’espoirs de réussite et d’envies au présent, mais qui s’amasse sur ses propres marges, soient-ils ses bas-fonds et berges comblés de déchets ou le long des axes qui s’en échappent. Une ville qui bouchonne à tout point d’entrée ou de sortie : géographiquement, au niveau du pont, des péages ou du carrefour Toyota ; socialement, aux portes des écoles et de l’emploi.

Une ville-seuil, ou une ville-filtre, où l’on trie sélectivement succès et échecs individuels, tout comme promesses et lueurs de développement collectif : une ville qui doit donner de l’espace aux énergies et aux envies de ceux qui en veulent leur morceau ; mais qui, en même temps, doit encore faire face aux défis d’hier et déjà à ceux de demain : sa vulnérabilité écologique, ses inégalités, son aménagement, ses opportunités.

Ces images de ville “moderne”, projetée tant bien que mal vers un futur incertain, recèlent toute une partie de vérité. Cependant, elles risquent de restreindre notre vue sur la ville : d’englober dans une seule image grise – comme le ciment – la pluralité de ses quartiers et territoires terrestres et aquatiques ; de brouiller sa complexité et ses richesses dans une nébuleuse confuse de chemises jaunes sur des motos polluantes ; d’aplanir ses épaisseurs historiques, culturelles et sociales, sur le seul présent, ou pire, sur l’attente de demain. Et pourtant, il suffit de déambuler, pour une raison ou sans raison aucune, en passant par le marché Dantokpa, dont la fondation a été décidée par un serpent, la Haie-vive des envies, Awansuri au bord de l’eau et des cartes, Agla où « l’on n’ose pas s’aventurer », Akpakpa Dodomey déjà rasé, et voilà que la ville nous interpelle.

En étant depuis longtemps une ville de rencontre mais aussi de l’autonomie, ville du métissage, ville “moderne” si l’on veut mais aussi ville d’ancêtres et de cultes, ville commerciale et ville d’activités, mais aussi ville phare de spiritualité, villes du quotidien et pourtant ville du dimanche et de cérémonies, Cotonou est désormais un espace de l’âme où se sont sédimentées, sur des générations, des expériences individuelles et collectives; où se sont inscrits des projets de vie et des intérêts; et où se sont déployées, tout en se transformant constamment, des formes urbaines qui, façonnées par le temps, donnent forme à l’expérience de la ville : vivre, circuler, travailler, se reposer, échanger dans la conurbation de Cotonou signifie certes s’approprier un lieu et mettre en relation ses parties; mais cela signifie aussi s’inscrire dans une histoire et dans un environnement d’identification et d’attachement, un bateau qui voyage depuis hier vers le lendemain.

Une ville partagée, mais aussi une ville en partage. C’est cela Cotonou(s).

 

Pour découvrir COTONOU(S) HISTOIRE D’UNE VILLE « SANS HISTOIRE »

https://drive.google.com/file/d/19y4EHAwGnfyCM4oELjOVrRL5LhG8-j18/view?usp=sharing

 

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