L’Afrique n’est une île

L’exposition L’Afrique n’est pas une île propose une déambulation à travers des images, celles qu’Afrique in Visu présente depuis dix ans sur sa plateforme. Veillant à rendre compte des différents regards et pratiques sur, autour et depuis le continent africain, Afrique in Visu devient ainsi « un territoire visuel » outrepassant la question même des frontières.

L’exposition invite à arpenter une infime partie de ce territoire connecté, avec des focus de travaux photographiques publiés sur Afrique in Visu, en dialogue avec une sélection d’œuvres issues de la collection Zinsou. Des wallpapers, all over recouvrant les murs de photographies, plongent le spectateur dans un flux, celui de la plateforme, celui de la pratique photographique actuelle en Afrique. Le visiteur déambule dans ce territoire visuel qui n’est ni figé, ni unique mais bien multiple.

Un territoire en kaléidoscope

L’Afrique n’est pas une île esquisse ainsi un territoire en kaléidoscope, aussi nommé « Alkebu-Lan, Katiopa, Farafina, Afuraka, TaMery, Kama… »[1], comme l’énumère Léonora Miano[2]  dans son intervention « De quoi l’Afrique est-elle le nom ? » L’auteur invite à s’éloigner de ce nom de baptême pour davantage rendre compte de la multiplicité, reconsidérer la diversité d’une Afrique qui, à défaut d’être renommée, pense sa (re)construction.

Articulée autour de trois volets, l’exposition ébauche une géographie à re-cartographier : des habitants, des histoires, des lieux, soulevant les questions relatives au rapport corps/temps/espace au cours de l’Histoire. Les statuettes humaines de Namsa Leuba mêlent autant fiction et réalité ; les compositions sculpturales de Lebohang Kganye installent l’artiste dans un carambolage passé/ présent ; le local et le mondial se rencontrent à travers les lieux en friche désertés des photographies de François-Xavier Gbré.

Les différentes séries photographiques présentées dans l’exposition L’Afrique n’est pas une île incarnent les notions d’espace/temps, personnalisent une histoire, expérimentent une géographie pour penser en tant que sujet « Comment faire monde » ?

Jeanne Mercier, Baptiste de Ville d’Avray et Madeleine de Colnet.

JE SUIS MA REPRÉSENTATION

« Je suis ma représentation », premier volet de l’exposition, présente une géographie humaine, l’homme-habitant. Se représenter et représenter l’autre en interaction avec un territoire. À travers les séries photographiques exposées, il esquisse un « habitant » complexe à la fois nourri d’une histoire ancestrale et coloniale. Il questionne l’appartenance d’un corps à une communauté, son inscription dans une Histoire – celle d’un territoire comme celle de sa représentation -, dans une géographie, ses résonances avec les traditions et son renouvellement.

Le titre de ce volet fait référence à l’ouvrage L’Afrique par elle-même, un siècle de photographie africaine[3] dans lequel les auteurs dressent, selon un regard nourri d’une histoire de l’art occidentale, un panorama d’une photographie africaine naissant des cendres du colonialisme depuis le milieu du XXe siècle. « L’Africain », si tant est qu’il existe, n’est plus cet Autre, cette image construite à partir du regard du pouvoir, mais bien des images aussi diverses que ce territoire peut l’être, aussi complexe que son histoire et sa géographie le sont.

Jean-Loup Pivin témoigne d’une genèse des photographes sur le continent qui, s’emparant de la technique photographique, la renouvellent dans les années 1950. Quand Malick Sidibé photographie dans les années 1960, la jeunesse malienne, il prend conscience qu’il dresse avant tout un portrait de son pays. Quand Samuel Fosso, dans les années 1970, se joue du médium photographique et des stéréotypes en se grimant en homme d’affaire ou en maître nageur, il sait qu’il balaie d’un geste le fantasme de l’exotisme mais non sans problématiser la question de la représentation.

De cette réappropriation de sa représentation naît la question de l’assimilation : comment être, se présenter et se représenter en acceptant les différents tributs, ceux de l’Histoire et de la tradition ? Les travaux photographiques révèlent alors la continuelle négociation entre une identité confisquée, assimilée – celle construite à travers les années du colonialisme – et un héritage culturel plus ancestral. Il n’y a alors d’identité que celle qui se pense comme « production » en perpétuel devenir, en work in progress[4].

 

RECUEILLIR L’HISTOIRE

À travers le témoignage, l’archive familiale et la parole recueillie, les photographes se reconstruisent un passé, une histoire de leur territoire. Dans les années 1960, la pratique de studio montre comment le portrait dépasse alors l’usage unique de l’album familial. En tirant le portrait de la société malienne, Seydou Keïta, Malick Sidibé, recueillent des visages, des postures. Leurs portraits sont autant de documents qui participent à l’écriture d’un nouveau récit malien.

Ces archives sont souvent les seuls documents du passé accessibles, soulevant ainsi la question de la constitution et préservation des archives dites officielles, nationales, dans certains pays africains. Pour les photographes, elle est une source d’information pour l’écriture d’une histoire incarnée où la temporalité est parfois bousculée, rejouée. Comment le quotidien, le vernaculaire, le particulier, participent-ils à la recomposition d’un récit historique ? Ils repositionnent la parole du quotidien, du vécu, comme nouvelle forme de savoirs, mettant à l’épreuve l’idée d’un universalisme.

Mamadou Diouf évoque la place importante de « l’expérience de la vie quotidienne [qui] (…) met à mal la « mission civilisatrice ». Celle-ci engage à repenser une historicité pour participer notamment aux questionnements d’une ou des modernités africaines, d’un universalisme pour peut-être « réconcilier le royaume de l’enfance » (Senghor) et « l’histoire-monde (Hegel) ». »[5]

L’écriture d’une histoire d’un territoire est sujette à discussion dans les pays où les périodes coloniales viennent troubler l’idée de récit linéaire. La théoricienne chicana Gloria Anzaldua, participant notamment à la pensée décoloniale, érige le concept de « autohistoria-téoria ». Elle considère toutes paroles comme ressources possibles d’un nouveau savoir à mettre en dialogue avec un discours théorique. L’imaginaire, la fiction, la faillibilité de la mémoire sont donc convoqués pour reconfigurer l’Histoire au même titre que la recherche.

 

DESSINER DES GÉOGRAPHIES

Le dernier volet de l’exposition, « Dessiner des géographies », invite à connecter les territoires, au-delà des cartographies officielles. Les notions contemporaines de mondialisation voire de mondialité et les enjeux actuels du cosmopolitisme remodèlent la représentation d’un territoire. Dessiner des géographies, davantage à la manière des géographes Al Idrissi ou Elisée Reclus, qui chacun à leur époque intègrent dans leur description du monde connu des éléments issus de divers champs de connaissance, de confluences et influences. Une géographie mouvante au gré des mouvements, connexions et circulations des Hommes et des idées. Un monde transversal et non linéaire, non plus perçu comme un lieu mais comme support de projection animé par des croisements, différences et similitudes. Le twist se danse autant dans les soirées Maliennes (Malick Sidibé, Danser le twist, 1965) qu’aux Etats-Unis ou en Europe ; les sociétés Hip-Hop se confondent les unes aux autres.

En 1997, Edouard Glissant crée un néologisme, le « Tout-Monde », pour conceptualiser l’interpénétration des cultures et des imaginaires. Les territoires connectés génèrent de nouvelles ramifications en dehors des géographies définies et d’un certain ordre établi. Ces interpénétrations n’ont jamais cessé d’exister. Achille Mbembé rappelle qu’il n’existe aucun savoir conçu sans l’influence des uns et des autres : « Il n’y a aucune partie du monde dont l’histoire ne recèle quelque part une dimension africaine tout comme il n’y a d’histoire africaine qu’en tant que partie intégrante de l’histoire du monde. » [6] En 2017, il invite à écrire « l’Afrique-Monde ». Il entend parler au nom d’une Afrique ; l’Afrique comme un ensemble pour des raisons historiques, culturelles, économiques et politiques. Il n’y a plus d’extérieurs/intérieurs, il n’y a plus un centre mais des centres. Le nouvel enjeu se situe à « l’interstice de ces extériorités ». Il invite à réfléchir sur de nouveaux modèles politiques sans fétichisation des frontières puisque l’identité n’est, selon lui, que fiction.

 

[1] « De quoi l’Afrique est-elle le nom ? », Léonora Miano, in Écrire l’Afrique-Monde, Les Ateliers de la Pensée sous la direction de Achille Mbembé et Felwine Sarr, Philippe Rey – Jimsaan, Juin 2017.

[2] Achille Mbembé, « Penser l’Afrique-Monde avec Achille Mbembé », France Culture, 09/06/2017

[3]  Anne-Marie Bouttiaux, Alain D’Hooge, Jean-Loup Pivin, Pascal Martin Saint Léon, L’Afrique par elle-même, Un siècle de photographie africaine, Bruxelles, Revue Noire, 2003.

[4] Stuart Hall, « Cultural Identity and Diaspora », in Colonial Discourse and Post-Colonial Theory : A Reader. New York, Colombia University Press, 1994, p. 392.

[5] « L’universalisme (Européen ?) à l’épreuve des histoires indigènes » in Écrire l’Afrique-Monde, Les Ateliers de la Pensée sous la direction d’Achille Mbembé et Felwine Sarr, Philippe Rey – Jimsaan, juin 2017

[6]Écrire l’Afrique-Monde, Les Ateliers de la Pensée sous la direction d’Achille Mbembé et Felwine Sarr, Philippe Rey – Jimsaan, juin 2017

 

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